Environnements d'art

Les environnements d'art sont des oeuvres ancrées à l'espace quotidien des artistes. N'avez-vous jamais remarqué un terrain décoré d'architectures insolites, d'agencements inusités d'objets récupérés ou de compositions proliférantes aux couleurs vives ? Les environnements d'art apostrophent les uns et font sourire les autres. Ces aménagements hors du commun sont en constante transformation. Les modifications et les ajouts sont nombreux au fil des ans. Les différentes composantes de ces sites portent les marques du temps. Les environnements sont généralement indélogeables et leurs fragments doivent être considérés dans leur rapport à l'ensemble.

Ces univers fantastiques peuvent être partagés en deux catégories esthétiques dominantes: les anarchitectures (Michel Ragon, Du côté de l'art brut) et les jardins ornementés. Léonce Durette, comme Raymond Isidore dit « Picassiette » (France), se rattache à la catégorie des jardins ornementés, puisqu'il dispose ses sculptures en fonction des surfaces existantes et de l'espace environnant disponible, que ce soit le parterre ou le revêtement de la maison. Richard Greaves se rattache quant à lui à la catégorie des anarchitectures. Les anarchitectes élaborent des oeuvres de contre-architecture, des architectures visionnaires et des constructions fantastiques. Il y a ici réalisation totale d'un concept architectural qui s'impose en contradiction avec l'architecture du temps et du lieu dans lequel il prend forme. Les Tours de Simon Rodia (É.-U.), la Salvation Mountain de Leonard Knight (É.-U.) et le Palais Idéal de Ferdinand Cheval (France) renvoient à cette dernière catégorie.



RICHARD GREAVES

Richard Greaves, né en 1950, est originaire de la région montréalaise. Il fait des études en hôtellerie et en théologie. En 1976, il s'installe sur une portion de terre isolée et bondée d'arbres dans un petit village tout en colline de la campagne québécoise. Dès le lever du soleil, depuis 15 ans, il sème avec fougue les syllabes d'une oeuvre qui retentit sans retenu ni sobriété, ne donnant pas l'impression d'un geste polémique ou destructeur, mais plutôt d'un acte éminemment constructif et positif. Sur le terrain, à perte de vue, les oeuvres s'affichent clairement dans le paysage visuel. Les premières oeuvres visibles ratissent le bord du rang comme des ressortissants stratifiés. Ces installations, faites d'objets glanés aux rebuts retenus par des cordages éméchés, parfument l'arrivée des visiteurs sur le site. Sur le sol du terrain, une quantité de pièces composées de vieilles bottines, de frigos flétris, de roues de bicyclette et de pièces d'ordinateurs réunis en magma sont disposées en groupuscules comme des stèles commémoratives. Plus discrètes et intrigantes sont les oeuvres qu'il dispose ou suspend aux branches des arbres. Composées des mêmes ordures, elles serpentent les sentiers encore peu aplanis qui mènent au creux de la forêt lesquels ouvrent parfois sur de petites clairières aménagées d'installations plus imposantes. Les pièces captent nos regards, orientant de la sorte nos déplacements. Plus englobantes encore sont ses architectures, une douzaine en tout, installées aux quatre coins du terrain. Avec ses amis du rang Chaussegros qu'il a tôt fait de persuader, il pratique l'art du démembrement. Il démantèle des granges abandonnées et des maisons vieillottes avoisinantes pour en récupérer le bois. Les planches imprégnées des marques du temps qui en sont soutirées lui servent de matériaux de base pour élaborer l'armature de ses habitations. Les maisons et abris biscornus qu'il érige ensuite, baptisés, selon les apparences, La cathédrale, La maison ronde, La maison aux huit portes ou La maison sucrée, affichent, comme le notait l'ethnologue québécois Jean Simard un « déséquilibre savamment contrôlé ». C'est le royaume des diagonales, où les lignes parallèles et les angles droits n'ont pas leur place, où les objets de la vie quotidienne arrachés de leur contexte usuel couvrent en bataille les planchers, les plafonds et les murs inclinés.


LÉONCE DURETTE

Comment ne pas sourire devant l'environnement d'art « proliférant » de Léonce Durette (né en 1932), généreusement offert aux passants? La cour arrière, les murs de la maison et l'ensemble du terrain ont été « contaminés » par l'aménagement de modules et de sculptures colorés faits de morceaux de bois récupérés, de roues de bicyclettes, de bouteilles, d'électroménagers démantelés, de cailloux et de souches de mer soigneusement sélectionnés. Menuisier à la retraite, Durette s'est constitué au fil des vingt-cinq dernières années une importante réserve de matériaux recyclés, trouvés entre autres sur des chantiers de constructions. La décoration extérieure se développe progressivement dans les temps libres de l'artiste depuis près de 20 ans. Le site subit de nombreuses modifications: réparations, retouches et ajouts. Quelques sculptures sont électriques et musicales alors que d'autres fonctionnent par la force éolienne. Dans sa maison, une marqueterie de bois aux teintes variées s'étale sur les murs, les portes et les objets usuels, masquant presque machine à coudre, téléviseur, armoires et chaises.


SERGENTE PALMERINO

Le mysticisme de Sergente « Papa » Palmerino (né en 1918) en questionne plus d'un. Petit homme vif, au regard franc, Palmerino vit à même une boutique d'objets à caractère religieux qu'il destine à la vente. Il y est tout le temps. « Vingt-quatre heures sur vingt-quatre », vous dira-t-il. Dans un jargon mélangeant l'anglais, le français et l'italien (il est arrivé d'Italie en 1937), il entretient énergiquement les visiteurs de questions touchant la foi, l'amour et la santé. Dans cet environnement chaotique, on trouve des chapelets, de l'eau bénite, de l'huile de guérison, des croix, des pendentifs, des images saintes, des statues de figures bibliques, des bagues, etc. Palmerino s'adonne aussi à la création d'oeuvres qui, celles-là, ne sont pas à vendre. Il préfère s'en entourer quotidiennement. Il confectionne des chapeaux et des tableaux faits d'un assemblage complexe de paillettes, de bijoux et de tissus scintillants. Plusieurs sont disposés, bien en vue, dans une longue vitrine bordée de ruban adhésif rouge, au coeur des bijoux et des autres reliques.


CHARLES LACOMBE

Charles Lacombe (né en 1922 au Québec, Canada / born 1922 in Quebec, Canada)
Après avoir été éduqué chez les religieuses à Saint-Ferdinand d'Halifax, Charles Lacombe poursuit sa scolarité au Collège de Lévis. Suite à un incendie qui ravage sa maison, il s'installe dans une « maison mobile » en face du fleuve St-Laurent. Charles Lacombe se définit avant tout comme un créateur : sur du papier ou des planches de bois qu'il récupère, il sculpte et dessine des oiseaux et des personnages, agrémentant souvent ses compositions d'écritures. Sensible à la poésie du lieu qui l'entoure, il aménage son environnement, clouant ses dessins et ses sculptures sur les façades extérieures de sa demeure et peignant sur les portes et les cadres de fenêtre. Exposées aux intempéries, ses oeuvres se transforment peu à peu et se détériorent au fil du temps. Cette exposition présente pour la première fois son travail. Il fait partie du projet de publication de la SAI sur les environnements d'art indiscipliné au Québec (sortie prévue en 2003), une parution qui présentera son travail ainsi que celui de Léonce Durette, Richard Greaves, Roger Ouellette, Adrienne Samson Fortier, Palmerino Sorgente et Arthur Villeneuve.


ROGER OUELLETTE

En passant devant la propriété de Roger Ouellette (1916-1999), certains signes confirment la présence d'un univers bien singulier. Sur le côté de la maison cohabitent une quinzaine de sculptures, dont le matériau dominant est le ciment peint. S'y trouve notamment un four à pain en forme d'orignal, un fumeur à jambon décoré, une roue ornementée, une croix et une sculpture d'Adam et Ève. Ces sculptures sont en quelque sorte les vitrines et les témoins d'un travail colossal qui cette fois n'est pas immédiatement visible et qui, par son ampleur et son expansion physique, dénote un acharnement certain. Une grange, derrière la maison, abrite le « Musée de la civilisation », nommé ainsi par son propriétaire. Il s'agit d'une étonnante mise en scène, parsemée d'anecdotes, de sculptures et d'objets relatifs au domaine agricole et aux histoires populaires de ce siècle. Ouellette a aussi parsemé la montagne située en face de sa demeure d'un chemin de croix inhabituel. Au travers des rochers et des branchages, sont dispersées diverses épisodes de sa vie composées de personnages et de scènes inusitées. Ce site est pourtant en danger de détérioration progressive puisque l'artiste, décédé en août dernier, n'y est plus pour assurer sa préservation.